Reflexion Théologique du Rév. Dr Paul Deouyo, Professeur de Théologie systématique et d'Ethique

Reflexion Théologique du Rév. Dr Paul Deouyo, Professeur de Théologie systématique et d'Ethique

REFLEXION THEOLOGIQUE
Un regard de Martin Luther en contexte de crise sociale
En dehors d’une définition purement théologique qui semble circonscrire ou limiter la mission de l’Eglise Chrétienne à la proclamation de la bonne nouvelle du salut en Jésus Christ, à cette tâche il lui a été assigné par ricochet un autre rôle délicat de servante de la société pour laquelle elle a été instituée. Ceci dit, l’Eglise ne peut se rendre indifférente aux problèmes de la société contemporaine au risque de créer une sorte de « monachisme » qui tendrait à la soustraire de la vie de la société qui l’environne. La mission de l’Eglise est donc globale en ce sens qu’elle s’occupe à la fois du bien être à la fois spirituel et matériel des hommes et des femmes.
Eu égard à ce qui précède, il devient impératif pour l’Eglise de s’intéresser à une théologie sociale qui tiendrait compte du vécu quotidien non seulement de ses membres, mais de sa société contemporaine si jamais son message doit continuer de porter la promesse de Dieu promouvoir le salut eschatologique du Christ au monde.
Ceci étant, je me propose de comprendre une crise comme étant une rupture brusque et brutale d’un système établi par une société ou une institution pour la régir, entrainant avec lui la perte de des valeurs fondamentales de cette société ou de cette institution.
La théologie sociale de martin Luther dans un monde contemporain
La théologie sociale chez Luther tire sa source de l’amour qui est l’essence même de Dieu, qui communique et recommande ce don à l’humanité. Et donc comme Chrétiens et Eglise issus de la réforme, il serait difficile, voire impossible de bâtir une théologie sociale qui ne tienne pas compte de ce fondement de l’amour pour Dieu et pour le prochain. Cet amour du prochain est créé, entretenu et développe le sens de bonté en l’Homme par l’amour divin. Et c’est en ceci que l’amour de Dieu constitue le point de départ dans la théologie sociale de Luther. En développant sa théologie sociale, Luther s’appuie sur le fait que la création a été appréciée à juste titre comme étant très bonne par Dieu qui l’a aimée et s’en est réjouie. Cette création devient ainsi l’objet de l’amour qui l’organise et la préserve (la création).
Pour Luther, toute action sociale de l’Eglise chrétienne ne peut trouver sa justification que dans la loi d’amour qui recherche le bien être du prochain. Cette loi seule peut motiver les actions sociales justes de chaque membre de la communauté et l’Eglise dans l’intérêt du monde. L’action sociale de l’Eglise est ainsi comprise comme une obéissance à cette loi divine de l’amour. Dans un tel contexte, chaque communauté chrétienne, chaque chrétien, devient une actrice ou un acteur d’action sociale en vertu de la foi qui lui a été communiquée où transmise et en vertu de sa vocation.
Luther à la noblesse Chrétienne
En 1520, Luther s’adresse à la noblesse Allemande, composée des personnalités de la haute classe et acquise à la cause de son mouvement de réforme, sur la responsabilité qui est la leur en tant qu’actrices d’actions sociales. Luther pense qu’il est de leur responsabilité de prendre soin et de promouvoir les droits des pauvres, des orphelins, et des veuves, qui sont des personnes très vulnérables et sans ressources. Luther n’est donc pas seulement concerné par le développement de son mouvement vu sous un angle purement spirituel, mais la question de la justice sociale a occupé une place de choix dans son mouvement de réforme.
Si Luther avait connu en son temps les problèmes de guerres, de calamités, terrorisme, qui ont causé des migrations massives, la reforme aurait intégré un volet important dans la promotion et la prise en charge des victimes; je veux dire un volet humanitaire. Cependant nos problèmes contemporains ne sont pas ceux de l’époque de Luther. Et c’est à juste titre que d’aucuns peuvent penser que le luthéranisme a été un mouvement qui est resté socialement insensible. Ce qui certainement est difficilement justifiable même si dans le sens le plus directe la reforme semble ne pas y accorder assez d’attention. Cependant, il est clair que la protection des indigents occupe une place importante dans la pensée de Luther. A ce titre, dans son adresse à la noblesse Allemande Luther appelle toutes les localités acquises à la cause de la reforme à prendre soin de leurs indigents. Une telle position permet de comprendre que la réforme ne se voulait pas être simplement un mouvement de contestation ou de protestation religieux et spirituel au sein de l’Eglise en tant qu’institution religieuse, mais avait aussi pris une forme politique et sociale.
L’un des aspects importants de la lutte de Luther a été celui de la justice sociale, plus particulièrement son appel à chaque communauté de faciliter l’accès aux besoins de première nécessité à ses membres. Aussi chaque individu a la responsabilité d’aider son voisin à avoir accès aux éléments de base nécessaires pour sa survie. Ceci nous amène à comprendre que pour Luther, tout le monde a l’obligation de prendre soin de tout le monde. Tout le monde à l’obligation de se soucier du bien être de tout le monde. A ce titre il revient au gouvernement temporel de promouvoir ce bien être aux populations en leur offrant des moyens de se prendre en charge mutuellement. Ceci pour Luther constitue la vocation première du gouvernement Allemand qui est établi par Dieu pour travailler afin de redistribuer ces richesses à tous mais de façon particulière à ceux qui sont plus dans le besoin. Dans son mouvement de réforme, Luther a lutté pour une société juste et équitable.
Le mouvement de la réforme, en voulant reformer l’Eglise a intégré le volet social puisque la religion revêt un caractère social indéniable. La corruption qu’a vécue l’Eglise du 16 ème siècle avait entrainé avec elle une crise sociale.
La guerre des paysans
Comme je l’ai dit plus haut, chaque époque a ses problèmes et spécificités. Dans cette lutte pour la justice sociale, le mouvement de la reforme luthérienne a aussi amené avec lui d’autres difficultés. Il s’agit entre autre de la guerre des paysans. Pendant que Luther était occupé à travailler pour mettre à la portée de la population Allemande les saintes écritures en Allemand en vue de leur épanouissement, le mouvement enclenché par la reforme prend une autre envergure. La révolte des paysans contre les injustices qu’ils subissent prend une forme de violence et d’insurrection sans précédent. C’était une véritable insurrection contre la tyrannie des seigneurs et de la noblesse Chrétienne. Cependant il faut aussi reconnaitre que dans ses critiques à l’endroit de la papauté et à la noblesse Chrétienne Allemande, Luther avait plaidé pour la cause des oppressés de la société Allemande. Il s’adressait aux maitres en ces termes: « Le peuple ne peut, ni ne pourra plus endurer votre tyrannie. Dieu ne pourra pas le supporter; le monde n’est pas ce qu’il avait été lorsque vous trainiez et chassiez les hommes comme des bêtes sauvages ».
Il est donc clair que le combat de Luther était dressé contre les gouvernements injustes séculaires et spirituels de son époque, tenus pour responsables des misères et des inégalités sociales de la nation Allemande. S’insurgeant contre le pape, il déclare: « pourquoi devrions-nous obéir la folle loi de l’insensé pape, qui est contre l’exemple du Christ et de tous les prophètes, et ne pas punir les grands coups de feu et les tyrans spirituels? Quel bien cela fera-t-il de laisser les leaders et punir le peuple? »
Aux autorités temporels, il dit aussi que les princes et les maitres qui interdisent la prédication de l’Evangile et oppressent le peuple de façon insupportable sont dignes, et méritent, que Dieu les éjecte de leurs trônes puisqu’ils pêchent terriblement contre Dieu et contre les humains; ils sont sans excuse. Ceci en d’autres termes, veut dire que les Chrétiens et l’Eglise ne devraient pas simplement subir les exactions et rester timides ou muets face à leurs oppresseurs, ou face aux injustices du gouvernement.
En réalité, la réforme était devenue difficilement maitrisable. Au-delà de l’aspect purement spirituel, elle était devenue pour plusieurs un mouvement de libération qui avait soulagé de nombreuses personnes. Il y a eu des récupérations de la part de nouveaux leaders qui ayant réussi à corrompre la conscience de plusieurs personnes ont transformé ce mouvement en mouvement de rébellion et de vandalisme commettant beaucoup d’atrocité. Pourtant ce ne fut pas le but de ce mouvement de réforme.
Face à ce débordement, Luther se devait d’interrompre le travail qu’il était en train de faire, mais surtout de remettre sa vie en danger pour sortir de sa cachette et tenter de rétablir de l’ordre et la paix. Il met tous ceux qui y sont impliqués en garde en ces termes:  » Chers frères, c’est mon amicale et fraternelle prière que vous devez faire attention avec ce que vous faites. Ne croyez pas à tous les esprits et prédicateurs. Ceux qui prennent l’épée périront par l’épée et chaque âme doit être soumise aux pouvoirs qui est en place, dans la crainte et dans l’honneur. Si le gouvernement est mauvais et intolérable, ceci n’est pas une excuse pour des émeutes et insurrection, parce que punir le mal n’appartient pas à tout le monde, mais à l’autorité civile qui porte l’épée »
Les paysans dans leur mouvement avaient rédigé une série de 12 articles dont le premier réclamait le droit d’élire le pasteur, le second réclamait que la dime soit partagée entre le prêtre et les pauvres, le troisième exigeait l’abolition de la servitude parce que disaient-ils Christ a libéré tout le monde. S’intéressant particulièrement à ces trois premiers articles, Luther dira que même si tous les articles étaient justes, les paysans n’auraient aucun droit de les réclamer par force.
Lorsque ses efforts d’apaiser les tensions se sont avérés infructueux, Luther va changer de ton contre les paysans et dira: « Or étant donné que ces paysans et ces pauvres malheureux se laissent égarer et qu’ils agissent autrement qu’ils n’ont dit, il me faut, moi aussi, écrire d’une façon à leur sujet et, en premier lieu, leur mettre leurs péchés sous leurs yeux, … pour le cas où quelques-uns le reconnaitraient, et ensuite, instruire la conscience de l’autorité temporelle quant à la manière de se conduire dans cette affaire »
La réaction de Martin Luther contre les paysans va susciter des violentes répressions et massacres contre ceux-ci. Pourtant ce qui est vrai, c’est que Luther en commençant son mouvement reformes n’avait pas prévu de tels débordements avec des conséquences si affreuses. Evidemment pour Luther l’un des objectifs, de la réforme en plus d’éclairer les opinions sur les vérités des saintes écritures, était de restaurer la justice sociale, le bien-être de tous et le vivre ensemble, basés sur l’amour divin. Si Dieu s’était réjoui de la création, elle, c’est-à-dire cette création elle-même devait se rendre participant de cette joie divine en organisant un environnement qui la favorise. Et dans ce contexte, chacun a une responsabilité et un rôle important à jouer pour faire du monde un sujet de joie non seulement pour les hommes, mais pour Dieu lui-même. C’est aussi dans le sens qu’on dit de l’Homme qu’il est un co-créateur crée.
Mais Luther se rendant compte de ce que les paysans ne luttaient plus pour une telle cause, il se mettra du côté de l’autorité pour apprécier et même encourager ses actions qui visent la restauration d’une société paisible juste et équitable. C’est pourquoi, s’adressant à l’autorité Chrétienne, il lui demande d’agir avec crainte et, remettre l’affaire à Dieu et reconnaitre que peut être elle a mérité cela, et craindre que ce ne soit peut être Dieu qui excite ainsi le diable à châtier le pays tout entier. Et devant une pareille prise de conscience demander à Dieu de l’aide contre les actions affreuses du diable et œuvrer pour une société juste et équitable.
La responsabilité de l’Eglise dans un contexte de crise sociale
En guise de conclusion l’on peut apprendre de Luther que l’Eglise a une responsabilité de régulation de la société dans laquelle elle sert et pour laquelle elle est appelée. Ceci donne une certaine orientation quant au contenu de ses prédications qui ne devraient pas se borner à tout spiritualiser ignorant les réalités sociales et contextuelles de chaque époque. Le but du mouvement de la réforme était de restaurer et de maintenir la société Allemande spirituellement et socialement en équilibre, afin de permettre à chaque individu non seulement de partager la joie divine de la création mais aussi de se rendre participant de la promotion et du maintien de cette joie.
Et la question qu’il convient de se poser est celle de la contribution de chaque communauté Chrétienne et de chaque Chrétien quant à la promotion d’une société spirituellement et matériellement paisible, juste et équitable, surtout dans un contexte trouble comme le nôtre où les menaces fusent de part et d’autre. Quelle devrait être le rôle de l’Eglise dans une société devenue si corrompue et injuste et violente?

Rév. Dr Paul Deouyo
Professeur de Théologie Systématique et Ethique
Institut Luthérien de Théologie de Meiganga (ILTM)

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